{"id":135,"date":"2017-11-16T17:39:23","date_gmt":"2017-11-16T22:39:23","guid":{"rendered":"http:\/\/diescoin.net\/?p=135"},"modified":"2017-11-16T17:39:23","modified_gmt":"2017-11-16T22:39:23","slug":"reparer-les-morts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diescoin.net\/?p=135","title":{"rendered":"R\u00e9parer les Morts"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><strong>Hommage \u00e0 trois po\u00e8tes\u00a0<\/strong><em>Par Jo\u00ebl Des Rosiers<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong><em>D\u00e9c\u00e8s de Claude Pierre, Serge Legagneur et Jean-Claude Fignol\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Quand la mer entrouvre ses abysses, nos larmes sont l\u00e9gitimes. La mort semble poursuivre son intrigue en silence : trois \u00e9crivains de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration sont emport\u00e9s au m\u00eame \u00e2ge sur une cruelle toile de fond, l\u2019un par une maladie neurologique d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, l\u2019autre par un cancer et le dernier enfin par un infarctus du c\u0153ur au terme d\u2019un long p\u00e9riple en avion. Peut-\u00eatre sont-ils morts par empathie l\u2019un pour l\u2019autre. Ils \u00e9taient un m\u00eame peuple, trois exil\u00e9s d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, se reconnaissaient et se comprenaient quand bien m\u00eame ils ne se furent jamais rencontr\u00e9s auparavant. L\u2019annonce de la mort de trois \u00e9crivains ha\u00eftiens, un creusement de l\u2019instant, est une sc\u00e8ne dramatique, dans laquelle se conjoignent la m\u00e9chancet\u00e9 d\u2019une dictature, la disgr\u00e2ce de l\u2019exil, la r\u00e9sistance d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019artistes qui avait r\u00eav\u00e9 d\u2019une narration fragmentaire, elliptique, allusive mais libre.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Adieu Claude Pierre. Pour le d\u00eener litt\u00e9raire que tu nous avais offert sous la v\u00e9randa en compagnie d\u2019\u00e9crivains qu\u00e9b\u00e9cois de passage en Ha\u00efti, Pierre Nepveu, Yvon Rivard et de ton cher La\u00ebnnec Hurbon, venu en voisin fid\u00e8le. \u00ab <em>Je ne retournerai point sous la ti\u00e9deur des v\u00e9randas.<\/em>\u00bb Je furetais dans ta biblioth\u00e8que \u00e9rudite et passionn\u00e9e. Je m\u2019\u00e9tais endormi \u00e0 l\u2019\u00e9cart sur un banc du jardin, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un arbre musicien. Ton \u00e9pouse avait gliss\u00e9 un coussin sous ma t\u00eate. Je r\u00eavais aux arbres charg\u00e9s de cachiments d\u2019un vert sombre. Tu t\u2019inqui\u00e9tais pour l\u2019avenir de ta fille, celle qui avait fait des \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 Cuba. Elle avait entrepris une sp\u00e9cialit\u00e9 \u00e0 Ottawa. Tu t\u2019inqui\u00e9tais. Tu avais une belle \u00e2me de p\u00e8re. Claude Pierre, po\u00e8te, \u00e9diteur, mentor d\u2019une nouvelle pousse d\u2019\u00e9crivains, \u00e9tait aussi un passeur de lettres vigilant et exigeant.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Adieu Serge Legagneur. Pour <em>Glyphes, <\/em>ton long po\u00e8me \u00e9nigmatique qui ne laissait aucun doute sur l\u2019intention de la po\u00e9sie. Reclus depuis des ann\u00e9es, tu n\u2019avais pas pardonn\u00e9 \u00e0 ta m\u00e8re de mourir. Tu avais veill\u00e9 sur sa d\u00e9pouille des nuits durant. L\u2019instant s\u2019\u00e9tait sans doute dilat\u00e9 puis le temps s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9\u2026 Car le deuil d\u2019une m\u00e8re est interminable. Tu vivais entour\u00e9 de la peinture de tes amis, les toiles accumul\u00e9es ici, les sculptures l\u00e0, sous la poussi\u00e8re. Tu te pr\u00e9cipitais sans peur \u00e0 l\u2019assaut de la phrase comme un surfeur sur une vague, comme un po\u00e8te. Il faudra cet \u00e9garement, ce d\u00e9r\u00e8glement des sens rimbaldien pour garder intacte ta vision lucide et radicale de la place de l\u2019art dans la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab <em>Il n\u2019y a pas d\u2019exil<\/em>. \u00bb Lors du lancement de je ne sais quel livre, tu m\u2019avais chuchot\u00e9 avec une sorte d\u2019admirable pudeur dans le regard, \u2013 \u00ab Ton fils te ressemble. \u00bb Oh, l\u2019intense sensation de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 des choses et des \u00eatres sous de petites phrases anodines. Ce fut notre derni\u00e8re rencontre, oh\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Adieu Jean-Claude Fignol\u00e9. Pour <em>Les Poss\u00e9d\u00e9s de la pleine lune, <\/em>roman qui aura marqu\u00e9 la fin du duvali\u00e9risme et dont la longue r\u00e9sonance tient au refus de tout surplomb de l\u2019auteur sur les protagonistes et au charme de la phrase sans appr\u00eat. Une longue conversation, seul \u00e0 seul dans ton camion de brousse en route vers ton sanctuaire, est mon dernier viatique. Tu me confiais tout, absolument tout, du fait de l\u2019intimit\u00e9 que cr\u00e9ait la cabine du v\u00e9hicule. Il y avait dans ta voix quelque de chose de sanguin. Les Abricots, la voile, notre passion commune, les remarques discr\u00e8tes sur le monde des \u00e9crivains, la courbure des vert\u00e8bres des n\u00e9gresses. Ou encore les amours de nos vies en y mettant tout notre c\u0153ur et en nous trompant. Au d\u00e9tour d\u2019un morne, la malveillante spirale de la mis\u00e8re qui emporte l\u2019horizon perdu ou inatteignable et que tu avais fini par ha\u00efr. Tu croyais, \u2013 tu y avais cru ta vie durant \u2013 que la po\u00e9sie \u00e9tait action, c\u2019est-\u00e0-dire la pers\u00e9v\u00e9rance de poser l\u2019action po\u00e9tique au c\u0153ur du r\u00e9el. Aux citoyens eux-m\u00eames de faire \u00e9merger \u00ab un art de la d\u00e9mocratie \u00bb. Tel \u00e9tait ton \u00e9thique de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 notre arriv\u00e9e aux abords des contr\u00e9es satur\u00e9es de malheur des Nippes.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La disparition d\u2019un \u00e9crivain, de trois \u00e9crivains r\u00e9unis par leur destin\u00e9e apr\u00e8s la mort, convoque une multitude de r\u00e9miniscences involontaires et confuses et peut m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une m\u00e9ditation douloureuse sur la litt\u00e9rature ha\u00eftienne et de son rapport avec la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise. En effet, si Serge Legagneur et Claude Pierre ont v\u00e9cu, enseign\u00e9, publi\u00e9 au Qu\u00e9bec et sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s l\u2019un \u00e0 Montr\u00e9al, l\u2019autre \u00e0 Ottawa, Jean-Claude Fignol\u00e9, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 au Seuil, avait fait para\u00eetre quelques-uns de ses livres au CIDHICA et chez M\u00e9moire d\u2019encrier.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Sous des dehors de co\u00efncidence de leur mort ou de leur naissance commune \u00e0 La Grand\u2019Anse, patrie intime des lettres ha\u00eftiennes, nous ressentons obscur\u00e9ment une perte dont nous ne trouvons pas l\u2019origine. La mort de ces trois \u00e9crivains est d\u2019une \u00e9vidence po\u00e9tique, celle de scander la fin d\u2019une \u00e9pop\u00e9e litt\u00e9raire qui ne cessa d\u2019exposer le manque de beaut\u00e9 dont p\u00e2tit le monde, d\u2019en d\u00e9noncer la d\u00e9mence et d\u2019exalter la noblesse de toute vie. \u00ab <em>Il y a \/ que les peuples manquent de po\u00e9sie \/ nous les po\u00e8tes manquons aux peuples. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Gr\u00e2ce \u00e0 une lecture politique de leurs \u0153uvres, \u00e9crites dans les affres de l\u2019exil int\u00e9rieur, ces \u00e9gar\u00e9s de l\u2019Histoire pourront alors redresser la t\u00eate et s\u2019entendre dire comme le vieux paysan vaincu de la nouvelle de Kafka \u00ab <em>Devant la loi \u00bb <\/em>: <em>\u00ab <\/em>Ici nul autre que toi ne pouvait p\u00e9n\u00e9trer, car cette entr\u00e9e n&#8217;\u00e9tait faite que pour toi. Maintenant, je m&#8217;en vais et je ferme la porte. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Quand bien m\u00eame ces \u00e9crivains eurent partag\u00e9 leur vie avec des lecteurs, pour leurs proches et alli\u00e9s, la perte est impartageable, langage qui pr\u00e9c\u00e8de le langage, d\u2019avant les mots et d\u2019avant la grammaire, qui est peut-\u00eatre l\u2019autre nom de la douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">R\u00e9parer les morts \u2013 il incombe au lecteur un travail d\u2019inach\u00e8vement \u2013 comme si les \u00e9motions, les bribes et les pens\u00e9es \u00e9voqu\u00e9es \u00e9taient rev\u00e9cues, restitu\u00e9es par les sensations d\u2019avoir relu, les yeux ferm\u00e9s, quelques pages de leurs \u0153uvres. Il n\u2019y aurait donc pas de vie apr\u00e8s la mort ?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">L\u2019honneur d\u2019avoir connu ces trois po\u00e8tes, Claude Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignol\u00e9 ; ce n\u2019est peut-\u00eatre finalement rien d\u2019autre qu\u2019une vie d\u2019o\u00f9 la litt\u00e9rature, c\u2019est-\u00e0-dire la vie, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>Montr\u00e9al, le 16 juillet 2017<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>Claude Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignol\u00e9<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong><em>Reflets Magazine September-November 2017 \u2013 Page 20,<\/em><\/strong><strong><em> 21, 22\u00a0<a href=\"https:\/\/reflets.online\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/RefletsMagSeptNov2017.pdf\">https:\/\/reflets.online\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/RefletsMagSeptNov2017.pdf<\/a><\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hommage \u00e0 trois po\u00e8tes\u00a0Par Jo\u00ebl Des Rosiers D\u00e9c\u00e8s de Claude Pierre, Serge Legagneur et Jean-Claude Fignol\u00e9 Quand la mer entrouvre ses abysses, nos larmes sont l\u00e9gitimes. La mort semble poursuivre son intrigue en silence : trois \u00e9crivains de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration sont emport\u00e9s au m\u00eame \u00e2ge sur une cruelle toile de fond, l\u2019un par une<br \/><a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/diescoin.net\/?p=135\">+ Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":136,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[8,4621,4615],"tags":[983,1232,4667,4679,4680,1840,1904,4687],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/135"}],"collection":[{"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=135"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/135\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/136"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=135"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=135"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/diescoin.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=135"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}